De l’exil à l’intégration, en passant par l’Échoppe

Même lorsque l’exil est anticipé et préparé, c’est toujours un saut dans l’inconnu, surtout quand une pandémie planétaire bloque tous les rouages… Après Martine en octobre dernier, voici le deuxième témoignage de notre série sur les personnes qui sont passées par l’Échoppe et sont sorties de la précarité.

T est un grand gaillard de près de 2 mètres dont les bénévoles de l’Échoppe se souviennent bien. Il parle un français soutenu, et aussi l’anglais et le portugais, en plus du Lingala et du Tshiluba… Il nous raconte l’histoire de son exil.

J’ai 38 ans et je suis originaire de la République du Congo. J’ai fait des études d’informatique dans mon pays et j’avais un bon emploi à Kinshasa dans ce secteur. Mais mes prises de position politiques ont fait que je me suis retrouvé en grande insécurité. Rester était devenu dangereux pour ma vie. Il fallait partir.

J’avais pu économiser de quoi me payer l’avion et je suis arrivé en France en 2016 avec une petite poignée de dollars en poche (c’était la seule devise là-bas !).

À Grenoble, j’avais un ami, c’est pourquoi je suis venu ici. J’ai aussitôt déposé une demande d’asile. À l’époque, c’était plus facile qu’aujourd’hui, je crois, on pouvait encore accéder aux bureaux de la Préfecture.

Ma demande a été enregistrée et j’ai obtenu une petit allocation (l’ADA), sans l’autorisation de travailler.

Je ne pouvais pas rester sans rien faire, alors je me suis inscrit à l’université de Grenoble en licence de psychologie.

Après d’innombrables auditions et enquêtes, j’ai obtenu mon statut de réfugié en 2019, avec une carte de séjour permanente et le droit de travailler. J’ai aussitôt trouvé du travail dans un pressing. Je gagnais enfin ma vie et j’avais un logement ! J’ai cessé d’aller à l’Échoppe et, confiant en l’avenir, j’ai entamé une procédure de réunification familiale pour faire venir ma femme et mon fils.

Ils arrivent tous les deux, et on est au printemps 2020…

Très vite, nous nous retrouvons sans ressources…

De notre côté, nous avons essayé d’avancer malgré tout : j’ai terminé ma licence de psychologie et ma femme a suivi une formation à distance. Elle a aussi donné naissance à notre 2e enfant, une fille, née en 2021.

Lorsque la situation économique est redevenue normale en 2022, nous avons trouvé du travail tous les deux. Ma femme travaille dans un laboratoire médical. Moi, je suis enseignant dans un institut privé. Je donne des cours  d’anglais, de portugais et de psychologie du travail. J’assure le suivi pédagogique des étudiants. J’adore partager le savoir. Les étudiants reviennent, cela me touche beaucoup. Ils progressent et leur confiance me motive et me rend heureux.

Je suis le 2e d’une famille de 7 enfants. Mon père est mort très tôt, quand j’avais 8 ans. Mais nous avons tous pu étudier, au moins jusqu’au bac. Notre famille est chrétienne depuis des générations, c’est l’héritage de la colonisation belge. J’ai été baptisé très jeune et j’ai eu une éducation religieuse, mais je ne pratique pas.

Mes compétences, je les ai acquises pendant mes études au Congo. J’ai obtenu une licence d’informatique. J’avais nourri le rêve d’aller étudier au Canada, alors j’ai travaillé dur pendant un an pour passer le TOEFL, et cela a considérablement élevé mon niveau d’anglais. J’ai réussi l’examen mais le voyage n’a pas pu se réaliser. Le portugais, je l’ai appris en Angola, où j’ai été amené à travailler. Et la psychologie, c’est à l’UGA.

Parfois je rencontre des réactions de racisme, surtout quand des parents d’élèves font la grimace en voyant arriver un professeur africain… Je me dis que leur logiciel est obsolète, il faut qu’ils se mettent à jour, le monde a évolué ! Mais globalement, ça se passe bien.

Et l’Échoppe dans tout cela ?

Je l’ai trouvée deux fois sur mon chemin d’exilé.

Aux ateliers cuisine j’ai beaucoup appris. Et il y a eu cette expédition de cueillette dans une ferme, c’était trop bien ! j’ai beaucoup aimé. J’ai vu ce qu’était une ferme maraichère, j’ai compris d’où venaient les produits qui nous sont distribués. Et le lendemain on a distribué les légumes qu’on avait cueillis !

Il y a un accueil très bienveillant à l’Échoppe. J’ai encore tous les jolis petits livres que les dames de l’Échoppe m’ont donnés pour les enfants.

Propos recueillis par Élisabeth Olléon

Crédits photo :  Juan Fernández  (forêt du Congo) et Todd Trapani (oiseaux migrateurs) sur Unsplash

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