Fusionner les cuisines européennes et africaines : la belle leçon de vie de Joy

À l’Échoppe, en plus de la distribution alimentaire, des ateliers cuisine permettent aux adhérent.e.s et aux bénévoles de créer des liens en échangeant des recettes réalisées ensemble. C’est ainsi qu’a émergé une initiative inédite lancée par une adhérente au parcours vraiment peu ordinaire.

Il y a un an, parce qu’elle a dû cesser de travailler à cause de violentes douleurs au dos, Joy a franchi la porte de l’Échoppe. Son assurance maladie ne fonctionnait pas et, avec deux adolescents à la maison et une fille pensionnaire dans une école de cuisine, malgré l’emploi de son conjoint comme plombier, elle a eu besoin d’une aide alimentaire pour sa famille.

Quand Joy arrive à l’Échoppe, sur le conseil d’une assistante sociale, elle est conquise.

« Chaque fois que j’entre avec mes béquilles, je vois toutes les mamies qui me sourient ! ».

Nathalie l’aide à recouvrer ses droits à l’assurance maladie, ce qui lui permet de sortir rapidement de l’aide alimentaire.

La voici bientôt prête à reprendre un emploi.

Dès qu’elle a pu marcher sans aide, Joy s’est inscrite aux ateliers cuisine. Et très vite, elle a rejoint l’équipe du défi cuisine. C’est pour Joy une véritable passion, et aussi une compétence certifiée, car elle est diplômée d’une école de cuisine italienne.

Joy est née au Nigéria. Sa maman, qui parlait anglais et plusieurs langues africaines, était guide interprète pour la Croix-Rouge et très amie avec les sœurs de la mission qui y était associée. C’est en les aidant dans les soins qu’elle a contracté la variole qui l’a emportée alors que Joy n’avait que 7 ans.

Une des religieuses décide alors d’adopter Joy comme filleule et elle l’emmène en Italie où Joy apprend l’italien et suit des cours dans une école de couture. Pendant plus de 12 ans, elle sera couturière spécialisée pour les grandes marques italiennes de prêt-à-porter à Rome.

Lorsqu’elle perd son emploi à la fermeture de l’usine, elle subit un violent traumatisme : pour la première fois de sa vie, elle affronte le racisme brutal d’un potentiel employeur. Elle ne se laisse pas abattre et, au terme d’une action judiciaire soutenue par sa marraine qui vit désormais au Vatican, elle obtient les excuses de l’homme qui l’a insultée.

Mais pour elle, la couture, c’est fini. Elle développe une allergie au tissu, probable conséquence psychosomatique de cette terrible expérience.

Joy se tourne alors sérieusement vers la cuisine. Elle obtient un diplôme de cuisinière en 2002 et devient traiteur à domicile, cuisinant des petits plats inédits qu’elle livre elle-même aux grandes familles bourgeoises de Rome.

La compétition est rude mais elle invente sans cesse de nouvelles recettes pour attirer et conserver ses clients, par exemple de fameux lasagnes aux légumes ou de surprenants roulés de jambon à l’artichaut et au fromage.

Parallèlement, elle voyage pour rendre visite à ses amies couturières exilées aux quatre coins du monde, au Japon, en Australie, en Inde, en Grande-Bretagne… Et à chaque endroit, elle découvre de nouvelles spécialités culinaires.

Il est maintenant temps pour elle de quitter l’Italie. « Le seul pays où je n’avais pas pensé aller, c’est la France ! », déclare-t-elle d’un air malicieux. Mais un jour, elle vient voir une de ses cousines installée à Grenoble. Et là, il se passe quelque chose de très fort : « je ne me sentais pas comme une étrangère, je n’étais pas rejetée. Les gens étaient respectueux ».

En passant devant la mairie d’Échirolles, Joy lève les yeux et lit Liberté, Égalité, Fraternité.

« C’est quoi ces mots gravés ? – C’est le logo de la France ! », lui répond sa cousine.

Comment ne pas rester dans un pays qui affiche un tel logo ?

Joy apprend le français en trois mois grâce à Google. Facile, elle parle déjà couramment anglais, italien et quelques langues africaines.

Depuis 2012, Joy vit à Grenoble avec sa famille. Elle a fait plusieurs métiers et a passé le BAFA pour devenir animatrice scolaire, métier qu’elle a dû arrêter temporairement du fait de sa maladie.

Lorsqu’elle intègre les ateliers cuisine de l’Échoppe, Joy comprend la difficulté de faire des recettes qui plaisent aux dames africaines, souvent ignorantes des produits européens et refermées sur leur propre culture.

Elle se souvient qu’en Italie, elle faisait du bénévolat comme cuisinière dans un foyer qui ne servait que des repas italiens. Les femmes noires ne mangeaient presque rien.

Elle avait alors commencé à adapter les recettes de plusieurs pays africains en utilisant des produits italiens, les blettes, les brocolis et les pissenlits, par exemple. Et c’était bon !

C’est ce qu’elle a proposé de faire à l’Échoppe. Elle a testé tous les légumes qui y sont distribués.

« On a tout ici, c’est juste les noms qui sont différents ! ».

Les Français mangent beaucoup de salade verte et de crudités, pas les Africains. Comment leur faire manger toutes ces salades ?

Eh bien, au lieu d’acheter des feuilles qui viennent d’Afrique à 5 € la botte dans une épicerie spécialisée, on fait cuire les feuilles de laitue à la vapeur, on les réduit en pâte et on ajoute cela à une sauce à base de tomates.

Salade frisée, chicorée amère, batavia grenobloise, tout peut convenir, selon l’effet recherché.

De même pour les blettes : hachées menu, elles sont amalgamées à une sauce à base de gombos et de graines faciles à trouver en France (tournesol et lin, plutôt que coton). Et ainsi de suite avec les fanes de radis, les feuilles de brocoli, d’épinard ou de céleri ! Quant aux navets si peu appréciés, ils peuvent remplacer les ignames dans la sauce aux aubergines…

Voyez ci-dessous le tableau de correspondance entre légumes de France et plats africains.

Joy espère bien continuer ses essais interculturels en mélangeant traditions culinaires et produits locaux ! Il reste à convaincre les adhérentes de l’Échoppe que la cuisine fusion, c’est excellent, autant pour le porte-monnaie et le gout que pour la santé et l’environnement !

Élisabeth Olléon, Bureau du Diaconat

Crédits photos

photos de Joy : Elisabeth Olléon ; Croix-rouge : Sally Anyanga, IFRC, sur Unsplash ; Lasagnes : Frank Flores sur Unsplash

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